La décennie 70 a été le théâtre de nombreux changements dans l’industrie du disque. A l’heure du disco, un homme a bouleversé à lui seul la musique de club, le DJ-ing et le format de diffusion des singles. Je parle bien de Tom Moulton, pape du remix et lanceur de tendances mondiales. Comment ce producteur a t-il révolutionné les nuits festives et donné à la musique dance sa vraie définition ?

Tom Moulton naît en 1940 dans l’état de New-York. Très vite il se découvre une passion  pour la musique. Passionné par WKBW, sa radio fétiche, il s’imagine présentateur et DJ star. A 18 ans, il part en Californie avec des potes à la recherche du soleil et du glamour. Arrivé à L.A, il se fait embaucher dans une société de fabrication de jukebox. Son poste consiste à faire des sélections de disques pour les machines et les vendre aux propriétaires. Reconnu pour  son travail il montre déjà une oreille attentive aux tendances musicales.

Dans les années 60, il déménage à San Francisco et s’occupe de la promotion et de la vente pour King Records. Sa carrière décolle et il est reconnu pour son travail avec James Brown ou Sly Stone. Mais suite à la maladie d’un proche, il est contraint de déménager sur la côte Est. Il poursuit son travail dans l’industrie du disque mais y perd vite goût. Il dénonce les pratiques malhonnêtes du milieu et notamment le favoritisme qui tue la nouveauté et l’audace.

Approchant de la trentaine, il décide de tout quitter pour voyager en Europe. Ses pérégrinations le conduisent à être repéré par une agence de mannequinat. Il défile sur les podiums à la fin des années 60. C’est à cette occasion qu’il rencontre son ami John B. White. White est un mannequin propriétaire de pavillons sur la très festive Fire Island, un lieu de villégiature pour la jeunesse américaine branchée des années 70.

Alors qu’il participe à une de ces nombreuses soirées, Tom Moulton a une révélation qui bouleverse sa carrière. Dans une interview il raconte à propos du DJ:

“Il essayait de mixer deux disques ensemble mais tout le monde quittait la piste de danse. Au moment de l’enchaînement entre deux morceaux, l’excitation retombe. J’ai pensé: il y a une meilleure façon de faire ça, alors j’ai essayé.”

Après la soirée, il décide d’expérimenter de nouvelles techniques pour mixer des morceaux entre eux. Il raconte son expérience dans Libération:

“Ça m’a pris quatre-vingt heures pour enchaîner les chansons que je voulais, et enregistrer le tout sur une bande magnétique. C’est quelque chose que l’on fait très facilement aujourd’hui, mais à l’époque faire un mix de quarante-cinq minutes, c’était une montagne d’emmerdes. Il fallait prolonger l’intro d’un titre, écourter la fin d’un autre, créer des versions nouvelles de chaque musique pour en garder la plus dansante. Puis je suis allé donner mes bandes à un DJ au bar Sandpiper et ça a marché assez vite. J’avais fait en sorte que le rythme de la musique accélère de façon imperceptible tout au long du mix, et les danseurs s’agitaient de plus en plus… A la fin des quarante-cinq minutes, ils n’en pouvaient plus. C’était comme sauter en élastique pour la première fois ; les danseurs ne savaient pas s’ils allaient être récupérés ou pas et c’était follement excitant !”


Mais Moulton va plus loin en s’interrogeant: comment ne pas perdre l’énergie entre les chansons ? Alors qu’un titre est à son paroxysme, il est difficile de garder la même intensité en changeant de piste.

Dans sa quête, il appelle Mel Cheren un producteur à Scepter Records à qui il demande le master de Dreamworld de Don Downing. Il bidouille l’enregistrement pour y ajouter de longues parties instrumentales dépouillées mettant en avant les percussions. Il rend une version de Dreamworld qui double presque la longueur du titre original. Il transforme une chanson disco banale en tube dansant sur lequel les danseurs des clubs peuvent se déchaîner. Il vient d’introduire le disco break dans la musique.

Il réitère l’expérience avec Do It (‘til you’re satisfied) de BT Express en en faisant un titre de 6 minutes. Le morceau devient rapidement un tube malgré le dictate du format 3 minutes à la radio. En 1975 Tom Moulton ne s’arrête pas là  et enregistre un long medley fusionnant 3 pistes de l’album Never Can Say Goodbye de Gloria Gaynor. A ce sujet, le producteur explique sa démarche:

“J’ai fusionné ces chansons pour que le DJ puisse faire une pause et aller aux toilettes, cette piste dure 19 minutes.”

En 1974, dans son processus de transformation du DJing, Moulton fait une découverte surprenante. Il est en studio avec José Rodriguez, son ingé son, et ils finissent le mixage du titre I’ll Be Holding On de Al Downing. Il est impératif de finir cet enregistrement car il tient à présenter la démo aux patrons de maisons de disques. Or, lorsqu’ils doivent presser un disque, ils se rendent compte qu’ils ne possèdent plus de format 7 pouces – format pour les singles. Pour pouvoir présenter la démo il décide de presser la chanson sur un vinyle 12 pouces réservé d’ordinaire aux albums.

En pressant une seule chanson sur ce type de format, il obtient un morceau de 3 min au milieu d’un disque vide. Il trouve ça ridicule et n’envisage pas de le présenter ainsi. Moulton demande alors à son ingé de mettre la chanson sur tout le vinyle 12 pouces, c’est-à-dire de ‘l’étaler’ sur toute la surface. L’ingénieur s’exécute en ajustant les niveaux de la chanson pour que la qualité soit la meilleure possible.

Le résultat est sans appel. Grâce à l’ajustement des niveaux, la richesse du son est décuplée. Moulton comprend vite le potentiel d’une telle innovation. Le soir même, il propose le vinyle au DJ du Copacabana et il est subjugué par la qualité du son en boîte de nuit. Par accident, Tom Moulton vient de lancer un nouveau standard dans l’industrie: l’utilisation de singles 12 pouces en club.

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