A l’occasion du numéro de Février, nous nous intéressons à l’immense influence de Fela Kuti sur la musique du XXème siècle. Au carrefour entre le jazz et le highlife, il est le père de l’afrobeat. La musique de Kuti est un manifeste pour la cause panafricaine, et plus largement, une oeuvre humaniste.

Fela Ransom Kuti nait au Nigeria en 1938. Ses parents sont d’éminents intellectuels Nigerian. Son père est un pasteur influent et sa mère une militante féministe qui obtient le droit de vote aux femmes Nigérianes. Le jeune Fela grandit dans un climat familial confortable baigné de religion et de politique.

Dès l’âge de 9 ans, son père l’initie au piano et le place en tant qu’enfant de choeur dans la chorale de l’école. Mais le jeune homme est également largement influencé par les disques de jazz qui tournent à la maison et les tubes highlife populaires de l’époque.

 

 

Le highlife est un style de musique très populaire en Afrique dès les années 1920. C’est un savant mélange entre instruments traditionnels, jazz et swing. Cette musique populaire et dansante véhicule des messages panafricains. La musique de Kuti s’inspire de cette philosophie du mélange des styles.

A la fin des années 1950, il part avec ses frères à Londres pour faire des études de médecine. Mais il finit par suivre sa passion et s’inscrit à des études de musique. C’est dans la capital qu’il commence son initiation au jazz en fréquentant et en jouant de la trompette dans les clubs les plus courus de Londres.

 

 

En rentrant au Nigeria, il forme Koola Lobitos, son premier groupe de jazz. Malheureusement sa musique ne prend pas mais il rencontre à cette occasion le légendaire batteur Tony Allen.

Dans les années 1960 les deux hommes s’envolent pour les Etats-Unis dans une quête d’ailleurs. Lors de ce voyage, sa conscience politique s’éveille. Confronté aux problèmes des afro-américains, il puise son inspiration politique dans les mouvements des droits civiques, surtout chez les Black Panthers menés par Malcolm X.

Il retourne dans son pays natal dans les années 1970. Accompagné de Tony Allen, Il renomme son groupe Africa 70 et chante désormais en pidgin. Le pidgin est une langue de rue populaire en Afrique. En utilisant cette langue, Fela Kuti peut diffuser ses messages à un plus large public.

En plus de changer de langage, il opère une transformation dans sa musique. Le jazz de Koola Lobitos devient une musique plus lente et lancinante, intégrant des rythmes traditionnels. C’est ainsi que naît l’afrobeat !

Au début des années 1970, le contexte économique et social est difficile au Nigeria. Après la guerre de Biafra les sociétés pétrolières étrangères ont pris le contrôle de la production. Les énormes revenus engrangés par cette exploitation ne sont pas redistribués et donnent lieu à une explosion de la corruption. L’instabilité politique qui en découle conduit des généraux de guerre au pouvoir.

 

 

C’est dans ce contexte que Fela Kuti durcit son discours politique en dénonçant systématiquement le pouvoir en place dans ses chansons. Son retour au Nigeria marque également l’ouverture du club Afrika Shrine à Lagos. Ouvert par Fela Kuti lui-même, ce club voit tour à tour défiler des stars locales et internationales – on y voit notamment les musiciens de James Brown et Paul Mccartney en personne.

Certains jours, l’Afrika Shrine est un lieu de culte, d’autres jours, il devient un lieu de meeting politique. C’est d’ailleurs dans ces réunions où la population peut exprimer les problèmes de société que Fela Kuti puise son inspiration. Il sort en cette période des chansons à charges contre le gouvernement  comme Je’Nwi Temi.

Grâce à l’ouverture de son propre club et ses coups médiatiques, Fela Kuti devient une figure importante dans la vie politique et culturelle du Nigeria. Mais il s’attire les foudres du gouvernement autoritaire du général Obasanjo en déclarant sa demeure – Kalakuta – comme république indépendante. A de nombreuses occasions, il est emprisonné sans raisons légales. Ces internements font l’objet de tortures qu’il dénonce en public et en musique.

 

 

En 1976, il sort le single Zombie, qui est aujourd’hui sa chanson la plus populaire. Il y dénonce les militaires du gouvernement et leur foi aveugle en leur général. Il les traite de “Zombies”. Au Nigeria, la chanson est interdite à la radio mais devient tout de même un hymne fédérateur et populaire. Sur le même ton, il se moque du gouvernement qui a cherché de la drogue dans ses selles dans son titre Expensive Shit.

Mais alors que Fela Kuti est au sommet de sa gloire, une faction de soldats prend d’assault sa résidence. Ils brûlent les lieux, violent les femmes et défenestrent sa mère. Cette attaque et la mort de sa mère bouleverse profondément le chanteur.

Il sort Coffin For Head Of State et organise à cette occasion une procession avec le cercueil métaphorique de sa mère vers le palais de justice.

En 1979, il joue au Berlin Jazz Festival pour se refaire une santé financière. C’est après la dernière représentation du festival que certain des membres quittent Africa 70. Fela Kuti fonde alors son nouveau groupe Egypt 80. Cette nouvelle formation marque un tournant plus sombre et plus syncopé dans sa musique.

 

 

Poussé par une vague de popularité Fela Kuti se présente aux élections de 1983. Encore une fois les autorités l’enferme et interdisent son parti MOP (Movement Of The People). Après cet évènement, il sort Army Arrangement pour dénoncer les pratiques déloyales de l’état.

Peu de temps après, il se fait arrêter avant un voyage à New-York, il est jugé pour trafic de devises étrangères et prend cinq ans de prison. Son emprisonnement provoque une vague de soutien des artistes du monde entier. Amnesty International organise un boycott du Nigeria pour faire pression dans sa libération. Le gouvernement relâche Fela Kuti après quelques mois.

Encore aujourd’hui, l’aura de Fela Kuti plane sur les musiques actuelles. Il est aussi le visage d’une Afrique insoumise et unie. Son ombre plane encore dans les compositions de groupes contemporains comme The Fugees. En bonus, voici le concert en hommage à Fela Kuti donné par Lauryn Hill. 

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