L’histoire de Pink Floyd nous illustre à quel point la prise d’acides avait un impact sur la création artistique de l’époque. Le génie puis la décadence de leur leader Syd Barett a souvent été expliqué par la prise trop importante de LSD. Cet exemple illustre parfaitement la période artistique et culturelle dite psychédélique. Une période où la consommation de produit psychotropes était d’usage pour doper la création artistique et l’expérience des sens. Mais, alors que la fin des années 60 est célèbre pour la prise de drogue et la défonce sur fond d’hallucinations, qu’en est-il d’autres époques ? A t-on attendu 1967 pour découvrir que la prise de drogue influençait la production artistique ?

Non.

La prise de drogue ne date pas d’hier. Dans l’ouvrage de Richard Davenport-Hines, The Poursuit Of Oblivion, on y apprend que l’Homme consomme des psychotropes depuis à peu près 8000 ans. La première drogue sur laquelle les chercheurs ont retrouvé des écrits est l’opium, vraisemblablement consommée autour du globe depuis des millénaires. Outre l’opium, la coca des Andes est consommée depuis près de 2000 ans. La mondialisation de la consommation de ces substances prend son essor à partir des premières colonisations européennes. Et ce n’est que dans les années 40 que le LSD (acide lysergique diéthylamide) est créé par un groupe pharmaceutique Suisse. Presque 20 ans après il sera interdit et deviendra l’emblème de la libération culturelle de la fin des années 60.

L’association de la création littéraire et la prise de drogue se retrouve dès la fin du XVIIIème siècle chez les romantiques anglais. L’exemple le plus notoire est le poème Kubla Khan écrit sous opium par Samuel Taylor Coleridge. Poète et critique britannique, il était déjà connu pour abuser du laudanum, un médicament dérivé d’opium, après prescription pour trouble psychique. Dans l’histoire, on retrouve souvent la barrière très fine entre prise médicamenteuse et abus à des fins hallucinogènes. Dans Kubla Khan il mêle réalité – son personnage principal est un véritable empereur mongol – et des descriptions oniriques.

Quelques années plus tard, la prise de ce produit va être au centre de la création de l’oeuvre culte: Frankenstein ou le Prométhée moderne de Marie Shelley. Lord Byron (célèbre poète britannique) invite Percy Shelley et son amante Marie Wollstonecraft Godwin (future Marie Shelley) à passer quelques jours dans une grande demeure proche de Genève. Un soir, inspiré par la prise de laudanum (très à la mode au début du XIXème), Lord Byron lance un défis d’écriture à ses deux amis. Profiter de la soirée et de la prise de produits pour écrire des histoires d’horreur. Alors que Percy Shelley refuse le défis, Lord Byron écrit deux poèmes dont Vampyre qui inspira le roman Dracula de Bram Stoker, tandis que Marie écrira une ébauche de ce qui deviendra Frankenstein

Frankenstein, film 1931

Mais l’oeuvre fondamentale sur la prise de substance assumée reste Confessions d’un mangeur d’Opium de Thomas De Quincey. L’écrivain britannique écrit ce texte qui va devenir un vrai témoignage sur la prise d’opium par le biais, encore une fois, du laudanum. On peut alors parler de vrai expérience psychédélique du fait de ses considérations sur le temps et l’espace et la perte de différenciation entre rêve et réalité. L’écrit a été repris quelques années plus tard par Alfred De Musset – alors agé de 17 ans et vierge de toute consommation de drogue – dans L’anglais Mangeur d’Opium, ce qui montre la fascination pour ce nouveau monde des sens découvert par l’opium. Charles Baudelaire va en faire une traduction commentée dans la seconde partie de Paradis Artificiels, ouvrage sur la prise de substances et création poétique largement critique envers ces méthodes.

Hector Berlioz, en 1830, témoigne de sa connaissance de la prise d’opium dans le 5ème mouvement de sa Symphonie Fantastique. Dans cette partie, le héro délire sous opium et rêve qu’il assassine sa femme, puis se fait juger au sabbat par des sorciers. Dans cette symphonie la prise d’opium c’est l’accès à de nouveaux mondes qui dépassent le réel, notamment l’accès à la mort.

Mais la prise de drogue va aussi être la réponse à une société décevante, comme un geste de révolte et de défis. C’est en 1844 que le docteur Jacques-Joseph Moreau de Tours va créer le Club Des Hashischins, club réunissant des intellectuels (scientifiques, auteurs, compositeurs et peintres) pour fumer cette nouvelle herbe issue des conquêtes Napoléoniennes: le Haschich. Cette drogue va se répandre en France après la conquête de l’Egypte par l’Empire. Ce club va voir passer des illustres personnages comme Balzac, Delacroix ou Théophile Gautier. C’est lors des réunions de ce club qu’on va populariser le terme arabe lié au plaisir de fumer: le kiff.

Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Eugène Delacroix et Moreau

 

A l’issu de la guerre Franco-Prussienne des scientifiques arrivent à isoler les effets de certaines plantes. L’héroïne et la cocaïne vont commencer à investir les milieux intellectuels européens. Au début du XXème siècle Conan Doyle (Sherlock Holmes) ou Lewis Caroll (Alice Au Pays des Merveilles) vont écrire sous l’influence de l’héroïne, tandis que Freud va s’intéresser de près aux effets stimulants de la cocaïne dans ses essais. Chez les peintres, ces nouvelles drogues vont largement influencer le courant du symbolisme qui va glisser dans le mouvement que l’on connaît sous le nom de décadentisme. Ce courant va illustrer ouvertement des personnages sous influence de psychotropes dans des situations alliant sexe et violence.

Pendant le premier quart du XXème siècle, les stupéfiants vont être monnaie courante en Europe. La présence de nombreuses fumerie d’opium à Paris et à Londres vont rendre cette drogue très populaire. La guerre de 14 rendra la morphine connue du grand public, d’abord comme médicament panser ses blessures physiques, puis, blessures psychiques d’après guerre. Apollinaire et Picasso feront l’apologie de la prise d’opium, qu’ils considèrent utile pour la création afin d’accéder à un nouveau rapport à la forme et aux couleurs. Malgré la popularité de ces psychotropes, le gouvernement français va légiférer sur une limite à la fabrication et la consommation de stupéfiants en 1916. Au grand dam d’Antonin Artaud qui va plaider en faveur de la prise de drogue pour soigner l’angoisse et la dépression.

La persistance de la mémoire, 1931, Salvador Dali

Cette nouvelle loi ne va pas empêcher la consommation de produits psyché pour autant. L’entre deux guerres va voir naître des courants artistiques ouvertement influencés par la consommation de drogues comme le Dadaïsme et le Surréalisme. Mais la prise de stupéfiants ne va pas être seulement européenne. Les Etats-Unis vont être un terrain d’expansion de courants littéraires et musicaux clairement motivés par la prise d’héroïne (le milieu du jazz dès les années 30) puis la par la consommation d’acides. La Beat Generation, célèbre pour son esprit libertaire et ses figures emblématiques que sont Neal Cassady et Jack Kerouac (Sur la Route), et qui va populariser la prise de LSD comme la drogue de la libération. Cet esprit va influencer les hippies des années 60, et du coup, le psychédélisme américain avec le groupe Grateful Dead et ses expériences sonores sous LSD et autres herbes à fumer. A partir de 1967, aux Etats-Unis avec The Doors et au Royaume-Uni avec Pink Floyd, la prise d’acides devient un prétexte à faire de la musique expérimentale. Mais les victimes de la prise intensive de stupéfiants sont les têtes d’affiche de cette génération summer of love, avec les overdoses de Jim Morisson (chanteur de The Doors justement), Jimi Hendrix, Janis Joplin, et le grillage mental de Syd Barett.

L’influence des psychotropes dans la création artistique ne va pas s’arrêter en si bon chemin pour autant. On peut citer l’oeuvre de Hunter S Thompson (Fear and Loathing in Las Vegas) fer de lance du journalisme gonzo – hyper subjectivité de l’auteur. Le Kraut Rock allemand ou les punks des années 80 dévastés par l’héroïne et la cocaïne.

Donc non, la défonce pour créer ce n’est pas nouveau. Si on écoute les scientifiques, il semblerait que même les hommes des cavernes, grands peintres de l’âge préhistorique auraient eux aussi été sous influences d’herbes hallucinogènes. Ceci étant dit, il s’agit d’un article sur la création liée à la consommation de drogue,  il n’est donc pas nécessaire de rappeler que de nombreux artistes ont su créer sans consommer la moindre substance !

Cet article est certifié clean, juré sur la tête de Thomas De Quincey.

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