Si il y avait un seul album de Hip Hop sur lequel tendre l’oreille, ça serait Enter The Wu Tang (36 Chambers) du Wu Tang Clan. Le Wu Tang Clan est un des groupes fondateur de la culture rap mondiale des années 90, influençant le Hip-Hop tel qu’on le connaît aujourd’hui en 2017. Voici les raisons pour lesquelles il faut (re)écouter leur premier album.

Contexte

Le paysage radiophonique américain du début des années 90 illustre l’engouement pour le RnB et les chansons à voix. En allumant la radio en 93 on entend des super-tubes comme I will always love you de Whitney Houston – le single le plus vendu de tous les temps par une femme: environ 10 millions de ventes – ou That’s the way love goes de Janet Jackson. Au même moment, Mariah Carey est également en tête des ventes avec deux titres de son album Music Box. Le Hip-Hop est encore marginalement diffusé sur les radios américaines, laissant plutôt place à un RnB sucré et facile à écouter.

Mais lorsqu’on entend du rap à la radio, il s’agit de Gangsta’ Rap. A cette époque on appelle Gangsta’ Rap tous les morceaux et albums explicites qui décrivent la violence des guerres des gangs avec des sujets comme le sexe, la violence, les armes et la drogue. Ce genre vient de la côte ouest des Etats-Unis, plus particulièrement de Los Angeles en Californie. C’est le style dominant de la fin des années 80 et du début des années 90 dont le célèbre groupe NWA (Niggas With Attitude) a été le fer de lance. Ce groupe a notamment enfanté les superstars du rap west coast des années 90 comme Eazy-E, Dr Dre, Arabian Prince ou Ice Cube. Le top 3 des albums Hip-Hop en 1993 sont ceux des mêmes Eazy-E et Ice Cube ainsi que le petit nouveau: Snoop Dog (produit par Dr Dre) – les ex-membres de NWA sont donc très présents dans le paysage Hip-hop.

Mais en  Novembre 1993 un nouvel album vient percuter les bacs aux Etats-Unis. Un album qui allait remettre New-York au centre de la carte du Hip-Hop: le Wu-Tang Clan sort son premier opus Enter the Wu-Tang (36 Chambers) sur le label Loud Record et c’est la renaissance du rap East-Coast. Comment cet album devient disque de Platine et redéfini toute la partie East du Hip-Hop américain? L’unité du clan et la richesse musicale des samples vont aider à se créer un succès dans la longévité. Le thème imaginaire des arts-martiaux et les références au cinéma Hong-Kongais vont asseoir l’originalité de cet album.

Le Son

La magie de Enter the Wu Tang est principalement issue d’une bande son aussi riche qu’originale. Tous les membres du Clan sont nés entre 60 et 66 dans l’état de New-York à Staten Island, le Bronx, Queens et Brooklyn. Ils grandissent en écoutant les hits Soul et Funk des années 65-70 d’Otis Redding, de Syl Johnson, de James Brown ou des Jackson 5. Les membres du Wu-Tang assistent aussi à la naissance du Hip-Hop à New-York. La culture des MC et du breakdance naît dans le Bronx dans les années 70, initiée par les pionniers Kool Herc, Afrika Bambaataa et Grand Master Flash & The Furious Five. Puis dans les années 80, les adolescents Wu-Tang se prennent les bombes atomiques punk Hip-Hop de Run DMC, des Beastie Boys et de Public Enemy, qui représentaient un rap brut, rock et ultra contestataire. Les années 80 ont vu aussi arriver les MC Eric B et Rakim qui montreront la voie d’un flow complexe et poétique. Fort de ces influences culturelles, le Clan va faire naître un son unique qui façonnera l’identité du Hip-Hop contemporain.

A l’écoute, on découvre un album à l’atmosphère musical très sombre dû aux samples Jazz dissonants du maître Thelonious Monk. Un piano étouffé et répétitif vient construire la base lugubre de quasiment tous les titres de l’album, installant une ambiance de fumerie d’opium oppressante, transpirante et étouffante. Cette atmosphère est le pilier de l’originalité de ce premier album. Le groupe déploie une énergie brute qui va transpercer l’épais nuage de fumé et laisser apercevoir une force de frappe lyrique hors du commun. Des extraits de dialogues et de combats de films asiatiques habillement incrustés à la bande sonore crue et sombre de l’album vont lui donner un aspect kitsch et burlesque. Ce son bouscule, interroge, puis attrape l’auditeur pour le transporter dans les histoires des montagnes Shaolin – qui est le miroir des banlieues de New-York. Mais le choix des samples n’est pas qu’un simple choix sonore, il est aussi présent pour définir le Wu Tang Slang. Le style Wu Tang est un flow aussi précis qu’un combat Shaolin et tranchant qu’une lame affutée. Même la musicalité du terme “Wu Tang” représenterait le son de deux lames entre-choquées. Le groupe veut prouver que le verbe est plus tranchant et lethal que n’importe quelle arme. Dans une interview, ils se décrivent comme des “Lyrical Assassins” – “Assassins Lyrique” – et qu’ils assument la dangerosité de leur flow: “Tongues against guns” – “la Langue contre les armes”. Le Wu Tang c’est un flow précis sans fioritures dont la définition complète reste celle que donne Ol’ Dirty Bastard dans une interview à la sortie de l’album: “Wu is the Way/ Tang is the slang/ Clan is the family” – “Wu est la technique/Tang c’est l’argo/ Clan c’est la famille”.

https://www.youtube.com/watch?v=-oKLfjxTp3s

L’album est construit avec la même précision chirurgicale ventée dans les paroles, rien n’est laissé au hasard. Avec Bring Da Ruckus, premier titre de l’album, ils introduisent le concept qu’on s’apprête à écouter: le Wu Tang Style. Ce titre nous prévient qu’on s’aventure dans un territoire dangereux et exotique et que nous allons assister à l’art martial du verbe: “The Wu Tang Slang is mad Fucking dangerous” – “Le flow du Wu Tang est super dangereux”. Puis les 4 premiers titres nous projettent au milieu du clan pour répondre à nos interrogations: Qui est le clan? Pourquoi le clan? Les motifs mélodiques dissonants de Monk, les beats crus et le flow tranchant et précis nous laissent seuls, démunis et impuissants face à ce voyage sonore inédit.

Le 5ème titre de l’album: Can it be all so simple vient comme une pause dans cette aventure au travers des 36 chambres d’entraînements des Shaolin. Le clan nous offre la voix féminine de Gladys Knight et son refrain nostalgique qui annonce le deuxième thème de l’album: grandir dans un univers hostile. A ce moment de l’album, le clan est suffisamment échauffé pour se confronter à sa colère et à ses émotions plus profondes. Ce thème devient explicite dans le titre C.R.E.A.M dans lequel les membres du clan content chacun la réalité crue d’une jeunesse gâchée dans les projects américains. Cette chanson a d’ailleurs bénéficié d’un énorme coup de pub en créant la polémique sur son langage cru qui ne faisait que décrire une réalité terrible.

Arrivé à Protekt Ya Neck le clan fini par des titres plus rocks et enragés avec des samples de guitare ultra saturés rappelant les morceaux de Rick Rubin avec Run DMC et les Beastie Boys. Un clin d’oeil certain à une des influence majeur du Hip-Hop New-Yorkais des années 80.

Finalement cet album est une énorme claque originale dans le paysage musical des années 90. Personne n’avait entendu cette ambiance lugubre, ce beat cru et des paroles aussi tranchantes réunis avec autant d’audace et d’énergie. Avec Enter The Wu Tang (36 Chamber) le Wu Tang Clan ajoute à l’histoire de la musique populaire un album fondateur.

 

Le Clan: l’égo du groupe

Le premier album du  Wu Tang c’est aussi une ôde au clan, à la famille, à la force de groupe et à la solidarité. Enter the Wu Tang nous montre que personne ne peut rien contre la force de frappe et la cohésion du groupe. Dès les premières paroles de l’album on fait connaissance avec tous les membres de la Clique: RZA/ Ghostface Killah/ GZA/ Method Man/ Ol’ Dirty Bastard/ Raekwon/ Masta Killa/ Inspectah Deck et U-God. Les 9 membres du groupe se renvoient les couplets comme une passe à 9 parfaitement organisée. Grâce à cette précision de groupe, l’album livre une prestation dont l’énergie pourrait être comparée à un album live. L’auditeur se retrouve dans un freestyle en bas d’un immeuble à Staten Island, l’immersion est complète et réussie. L’intention est renforcée avec le titre Clan in the Front; ce titre sonne comme une réponse aux groupes de rap implosants sur des guerres d’égo, notamment entre les ex-membres de NWA. Au sein du  Wu Tang Clan, le collectif sera toujours supérieur aux individualités. Le choix de la référence au film les 36 Chambres Shaolin est aussi une métaphore d’une histoire vécue en commun. Le film conte celle d’un homme qui perd sa famille pour finalement en trouver une autre avec qui il va vivre l’entraînement et le combat. Le Wu Tang Clan se retrouve parfaitement dans cette métaphore des frères de combat, comme un essaim d’abeilles tueuses: “Killer bees”. Le Wu Tang est un groupe qui a la volonté de partager ses succès et n’attribue que l’échec ou la réussite au collectif, exemple dans le titre Wu Tang Ain’t Nothing to Fuck With: “Cause I bake the cake, then take the cake/ And eat it too/ With my crew/ While we head state to state” – “Je cuis le gâteau, je mange le gâteau, avec mon groupe, pendant qu’on tourne d’état en état”.

Dans les faits, le Wu Tang prouve cette complicité avant même la sortie de l’album lorsque RZA abandonne ses projets de producteur à succès pour se fondre dans le groupe et commencer une nouvelle aventure. Après la sortie de l’album, le groupe reste soudé à travers les productions de ses membres en solo. Ces albums se feront tous en collaboration avec les frères du clan et les pochettes arborant le symbole du Wu Tang Clan.

Finalement, il s’agit d’un des rares exemple, voir le seul, dont l’unité a perduré durant les époques et les tendances. Alors que l’Histoire retient les individualités dans le Hip-Hop, le Wu Tang est vu comme un seul et indivisible. Ce premier album pose les fondements de ce qui fera un des groupes les plus prolifique et créatif du Hip-Hop.

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